L'Echo de la Fabrique : 17 novembre 1833 - Numéro 46

 Coalitions.1

Quand chaque matin, chaque jour, les journaux de la capitale et de la province, viennent signaler de nouveaux conflits entre les travailleurs et les maîtres, ne serait-il pas temps enfin de remonter à la cause de cette insurrection (pacifique du reste) des instrumens de la richesse sociale contre le nombre si minime de ceux qui, à eux seuls, en savourent toutes les jouissances ? – Et n’est-ce pas chose bien ridicule aussi, que la tactique de certains journaux accusant, dénonçant la presse républicaine comme seule auteur de cette lutte dans laquelle nous voyons à chaque instant entrer de nouveaux combattans ?

Naguère, c’étaient les mineurs d’Anzin, après vinrent les ouvriers du Creusot, puis les charpentiers de Paris, puis les bijoutiers, les tailleurs, les boulangers ; puis les serruriers, menuisiers, fondeurs, etc.

A Lyon, et d’abord de douloureuse mémoire, la catastrophe de novembre, qui n’a rien appris à MM. du Courrier de Lyon ; lesquels messieurs trouvent aujourd’hui qu’il est bien à eux de nous rappeler qu’un mois avant ces tristes événemens, cinq à six mille ouvriers parcouraient leurs rues et leurs quais en groupes fort réguliers sous la conduite de l’un des leurs, et allaient demander une CHARTE au préfet dumolart. – Insolens ! Force était bien à ce peuple que vous avez jadis caressé : dont le bras vigoureux et fort brisa vos chaînes en juillet, de venir, au jour de la faim, vous rappeler qu’aux jours d’allégresse vous aviez promis de vous occuper de lui… …Alors vous apprîtes comme nous [1.2]ce que peut coûter de larmes et de sang UN CONTRAT BRISÉ !… Gardez, gardez votre ironie ; ce sont encore des larmes qu’il faut verser sur ce souvenir, car c’était la GUERRE CIVILE, et le peuple ne l’avait pas demandée.

Après que l’ordre public eut fièrement promené ses canons à travers la cité, et que force fut restée à la loi, comme on dit, tout, aux yeux des hommes dont le Courrier de Lyon est l’organe, tout parut terminé ; et à ce sujet il est assez à propos de rappeler ici comment, il y a fort peu de temps encore, le Courrier parlait du remède apporté aux maux de notre immense population ouvrière, dans une attaque dirigée contre la défense de M. Jules favre, dans le procès des Mutuellistes. Voici ce que disait le Courrier de Lyon :

« L’auteur prétend que le pouvoir n’a rien fait depuis les événemens de novembre pour le soulagement matériel de la classe ouvrière. Cette assertion est aussi dénuée de fondement que toutes les autres. On sait que le gouvernement a consacré à cet objet une somme de plus de 500,000 fr., qui a été appliquée aux ouvriers les plus malheureux. On aurait voulu peut-être qu’il fît des expériences sur notre industrie aux abois, qu’il essayât des théories fourriéristes ou saint-simoniennes. Au lieu de tentatives de ce genre, qui, loin de guérir le malade, auraient bien pu le faire trépasser immédiatement et pour toujours, il a été au plus pressé ; il a commencé par satisfaire aux premiers besoins. Il a laissé au temps et à la prospérité commerciale renaissante le soin de faire le reste. »

Ici, nous ne dirons pas que l’assertion du Courrier est dénuée de fondement, mais bien qu’elle est un mensonge ! mensonge d’autant moins excusable de sa part, que, mieux qu’un autre, il sait la fausseté de cette assertion. – Une somme de 200,000 fr. fut, à cette époque, votée par la ville ; mais 63,000 et quelques cents francs furent seuls affectés au soulagement de la classe ouvrière. – Quant aux 500,000 fr. dont parle aussi ce journal, ils sont tout simplement le chiffre d’une commande d’ameublemens faite à cette époque par Sa Majesté PHILIPPE Ier, roi des Français ! – Maintenant nous n’avons pas besoin de dire que de cette commande ne sortit aucun soulagement pour la classe alors si souffrante de nos ouvriers en soie ; les lecteurs impartiaux nous auront assez compris.

Ainsi, loin de s’être améliorée, la situation des ouvriers était devenue plus critique encore ; et, comme le dit M. Jules favre, ils durent recourir à des moyens plus efficaces que ceux qu’une déplorable nécessité les avait forcés à employer ; ils comprirent alors qu’il n’y [2.1]avait pour eux de salut que dans l’association ; et à Lyon, comme partout, surgirent des coalitions.

Celle des Mutuellistes (dont l’existence date de plusieurs années), ignorée d’abord, surgit tout à coup grande et forte, et vint s’asseoir au banc des accusés. – Chacun se rappelle le procès dans lequel M. Jules favre leur prêta l’appui de son jeune et beau talent, et dont l’issue fut bien plus la condamnation de la loi, que son application contre les membres de cette association.

Aujourd’hui, ce sont les tailleurs, les cordonniers, les charrons et les tireurs d’or. – Enfin, toute la classe des travailleurs s’ébranle et marche à la conquête d’un monde nouveau ! – Courage ! voici venir le règne de la justice et de la vérité, car le peuple s’éveille et comprend enfin qu’il est homme.

Au milieu de cette tourmente qui, pour nous, n’est pas autre chose que l’annonce d’une transition à un ordre plus conforme aux besoins de la société, il est assez curieux de voir comment la comprennent les hommes qui se sont crus les seuls capables de nous régenter.

« Ce qui nous paraît grave, dit le Courrier de Lyon, c’est l’action faible en elle-même, mais journalière, de la presse démagogique sur les ouvriers ; ce qui demande une attention sérieuse c’est la détestable tactique des corrupteurs du peuple ; ce qui peut avoir des conséquences déplorables, si on n’y prend garde, c’est l’intervention, dans les questions politiques d’artisans qui ne sauraient en connaître les données. Sollicité chaque jour d’avoir et d’émettre une opinion en matière de gouvernement, l’ouvrier lit les journaux, déserte son métier, perd l’habitude du travail et prend celle de l’oisiveté et de la dépense ; étourdi sans cesse des déclamations de l’esprit de parti sur sa nullité politique, et frappé du tableau menteur de ses misères, il prend sa condition en dégoût et devient un instrument aveugle de sédition et de désordres. Nous ne l’avons jamais nié, nos doctrines sur l’amélioration de son état matériel doivent bien moins exciter ses sympathies que celles de nos adversaires. En effet, nous lui recommandons le travail, l’activité, la prévoyance, l’économie2 ; ce sont là des moyens dont l’effet est sûr et durable, mais lent ; la démagogie lui en présente de plus prompts : Faites la loi, leur dit-elle, vous n’êtes si petits devant les riches que parce que vous êtes à genoux, levez-vous. »

A cet étrange parler, il est facile de comprendre la pensée qui domine ces messieurs, et l’effet que produit sur eux la mauvaise presse, la PRESSE DÉMAGOGIQUE ! – Ainsi donc, l’homme du peuple n’est pour eux rien autre chose qu’une machine à travail, qui a tort de savoir lire et de lire les journaux ; – tort de se mêler des affaires de son pays ; – tort d’avoir et d’émettre une opinion en matière de gouvernement ; – et surtout tort de croire que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possible. Les pauvres hommes ! ils nous font pitié.

Nous recommandons à l’ouvrier, dit ce journal, le travail, l’économie, l’activité, la prévoyance. – Pour que ce conseil fut goûté et suivi, il faudrait d’abord, ce nous semble, le lui assurer ce travail, puis lui garantir un salaire équitable ; alors l’activité, l’économie et la prévoyance viendraient s’asseoir à son foyer, et la morale du Courrier serait, nous en sommes convaincus, réduite à rentrer dans le bagage vermoulu des hommes qui se donnent la peine de barbouiller cette feuille.

Nous trouvons, dans le numéro qui précède celui dont nous venons d’extraire un fragmenti, une longue dissertation sur les dangers de l’association ; sur les chances désavantageuses qui accueilleraient une organisation qui, comme le disent les adhérens de M. FOURRIER, embrasserait les trois facultés industrielles : travail, capital et talent. – Répondre à ce stupide [2.2]plaidoyer en faveur d’un ordre dont l’intelligence humaine commence à faire justice, et qui, nous le répétons, s’ébranle jusque dans sa base, serait mal employer notre feuille et notre temps ; nous engageons ceux de nos lecteurs qui seraient curieux d’en apprécier la valeur et la portée, à recourir au numéro que nous venons de citer.

Pour nous, vivement préoccupés des progrès que de nouveaux procès feront sans nul doute faire à la cause des travailleurs, et bien convaincus que la liberté illimitée du commerce ne peut être un droit pour les uns que là où il y a pour les autres droit de s’associer, pour en paralyser les funestes conséquences ; et que cette liberté n’est qu’une calamité de plus au milieu de l’anarchie dans laquelle toutes les forces sociales s’agitent, se menacent et s’entrechoquent, nous reviendrons sur ce sujet dans notre prochain numéro ; – et, nous n’hésitons pas à le dire, ce sera pour défendre et proclamer le droit de coalition, droit que l’on ne saurait arracher aux travailleurs sans violer leur droit le plus sacré, celui de s’affranchir de la misère et du nombreux cortège qu’elle traîne à sa suite.

Notes de base de page numériques:

1. Cet article sur les coalitions témoigne de la montée rapide, en cet automne 1833, des revendications des mutuellistes. Le thème des coalitions et autres associations passe clairement au premier plan par rapport à des attentes plus anciennes, notamment relatives au rôle réformateur des prud’hommes. Tous les articles de ce numéro vont dans le sens d’une « transition à un ordre plus conforme », grâce aux associations : on va insister sur le rapprochement des mutuellistes des villes voisines, un fabricant va expliquer l’opportunité d’une association des marchands, on va saluer la naissance des Frères-Unis, et finalement reposer le problème crucial des rapports entre l’apport productif des industriels et leur absence de pouvoir politique.
2. Chez les économistes français libéraux, l’absence de prévoyance est encore la caractéristique la plus souvent évoquée pour différencier le pauvre des autres agents économiques. Sismondi est un des premiers auteurs à prendre le contre-pied de l'analyse relative à l'imprévoyance et à la soi-disant propension à la paresse et à l'oisiveté des pauvres. Cet auteur observe plutôt le contraire : « Lorsque l'on prend une femme, lorsque l'on compte trouver le bonheur dans son affection et dans celle de ses enfants, on a besoin de voir heureux ces êtres qu'on verra dépendre de soi […] un mari se charge de pourvoir à la subsistance de sa femme et de ses enfants ; cette charge suffit pour mettre des bornes à sa volonté. Il calcule toujours, avant de se marier, avant d'être père, le revenu qu'il peut partager avec sa famille, celui qu'il peut laisser après sa mort » (J.-Ch. Sismondi, Nouveaux principes d'économie politique ou de la richesse dans ses rapports avec la population (Paris, Delaunay, 1819), Genève, Éditions Jeheber, 2 tomes, 1951-1953, t. 1, p. 170-171). Les pauvres sont tout aussi prévoyants et attentifs aux revenus qu'ils perçoivent, et en aucun cas, ne s'en remettent volontairement à la charge de la société. Mais à la différence des riches : « L'estimation de ce revenu ne dépend point d'eux, et (que) chacune des classes supérieures de la société peut l'altérer ou le détruire sans même qu'ils en soient avertis. Le grand vice dans l'organisation sociale actuelle, c'est que le pauvre ne puisse jamais savoir sur quelle demande de travail il peut compter » (Ibid., p. 175).

Notes de fin littérales:

iCourrier de LyonCourrier de Lyon, 5 novembre 183305 novembre 1833.

 

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